Pourquoi je continue à raconter des contes…

Ce qui m’a toujours attiré dans les contes c’est leur cheminement symbolique.

De quoi s’agit-il ?

D’abord du plaisir de l’imaginaire, des images qui jaillissent à la lecture ou l’écoute de l’histoire. Mais cela ne s’arrête pas là, les contes avec leurs symboles, leurs archétypes, parlent à un espace de moi-même dont je n’ai pas conscience, l’âme pour les mystiques, l’inconscient pour les psychanalystes… ce que je ressens depuis l’enfance c’est qu’ils font naître en moi un mouvement, une énergie, parfois une métamorphose.

Une petite histoire parmi plusieurs pour illustrer pourquoi, malgré les épreuves, je continue à raconter des histoires. Je la conserve comme un trésor précieux, cette histoire m’est arrivée un soir à la gare de Lyon à Paris.

Je rentrais d’une tournée dans le sud de la France, le train avait eu beaucoup de retard, il était très tard, j’étais très fatiguée. Un moment de doute me saisit dans la file d’attente du taxi, je me disais « mais pourquoi, pourquoi ai-je délibérément choisi de faire ce métier ? Je suis épuisée, j’ai des revenus modestes, je fais partie des intermittents précaires sans aucune visibilité de l’avenir, pourquoi est-ce que je me fatigue à raconter des contes alors que tout le monde est collé à un écran pour regarder des émissions de divertissement? » Imaginez que le terme « conteur » n’existe même pas dans les qualificatifs professionnels de contrats artistiques, on doit se qualifier de  comédien ou artiste dramatique! On se change dans des bouts de couloir, on raconte sans micro parfois sous les néons d’une salle de lecture, combien de fois ai-je entendu « vous faites une lecture de contes » alors que conter est un art vivant, certes humble, mais qui nécessite beaucoup de préparation, de travail…pourtant conter est un élan vital.

Voilà ce que je ruminais en montant dans le taxi, en redoutant que le conducteur, un jeune homme qui écoutait du rap me demande ce que je fais comme métier et s’exclame : « Conteuse? Vous travaillez dans la comptabilité » comme cela m’arrivait régulièrement.

Et la question arriva, nous avions à peine dépassé Austerlitz! J’hésitais entre répondre un mensonge, bien identifié socialement comme je suis enseignante, infirmière mais de lassitude, peut-être, ai-je répondu : « Je suis conteuse, je rentre de tournée ».

«  Ah ouais, vous racontez des contes ? »

« Oui, vous voyez ce que c’est ? »

Le jeune homme éteignit, pour mon plus grand soulagement, sa radio et me dit :

« Quand j’étais petit à Trappes, y avait une dame qui venait à l’école. Je me souviens qu’elle nous faisait faire des respirations, puis on s’allongeait sur des tapis, j’aimais trop ça, et puis elle racontait des histoires. J’m’en souviens encore, j’imaginais des tas de trucs, c’était trop bien ! C’est trop bien madame ce que vous faites »

Dans le rétroviseur, je voyais son regard s’éclairer d’une joie de l’âme qui n’avait plus d’âge, qui serait là en lui quelque soit le temps qui passe.

Cela me ramenait exactement dans ce pourquoi il me faut raconter des contes, des mythes, des légendes. A mon tour, je lui souris.

Il ne remit pas la musique, avant d’arriver chez moi, à la Porte d’Orléans, dans la quiétude de ce taxi, je m’étais endormie.

G.Jung ou A. Ancelin Schutzenberger auraient parlé de synchronicité ou sérendipité, pour cette jolie coïncidence. Pour moi, les contes ont envie d’être racontés, ils en ont besoin car ils sont pour nous une nourriture de l’âme qui forge une fondation si nécessaire face aux expériences à venir,  au mystère de la vie. Les archétypes sont les mêmes dans le monde entier, des centaines de contes similaires sont racontés sur tous les continents par des hommes, des femmes qui vivent dans des paysages totalement différents, des climats autres, des us et coutumes, religions et croyances diverses voire antinomiques et pourtant on y écoute des contes qui sont les mêmes.

Ils sont une sagesse universelle de l’humanité dont les enseignements nous aident à grandir, à cheminer, avec nous-mêmes comme premier compagnon, à garder l’âme réceptive au mystère de l’existence et à l’inattendu qui arrive toujours quand on est en chemin.